Le fantôme de Copernic
Depuis le XVIe siècle, l'homme n'a cessé de rapetisser dans l'espace. En 1543, Copernic déloge la Terre de sa place centrale et la relègue au rang de simple planète tournant autour du Soleil. Depuis le fantôme de Copernic n'a pas cessé de nous hanter. Si notre planète n'occupait pas le centre du monde, notre astre devait sûrement l'occuper. Mais voilà que Harlow Shapley découvre que le Soleil n'est qu'une simple étoile de banlieue parmi la centaine de milliards d'autres qui composent notre galaxie. La Voie lactée n'est elle-même, on le sait maintenant, qu'une parmi les quelque cent milliards de galaxies de l'univers observable, dont le rayon s'étend à quinze milliards d'années-lumière. L'homme n'est qu'un grain de sable sur la vaste plage cosmique. Cette réduction de l'homme à l'insignifiant conduisit au cri d'angoisse de Pascal au XVIIe siècle : « Le silence éternel des espaces infinis m'effraie », auquel firent écho, trois siècles plus tard, le biologiste Jacques Monod : « L'homme est perdu dans l'immensité indifférente de l'univers où il a émergé par hasard », et le physicien Steven Weinberg : « Plus on comprend l'univers, plus il nous apparaît vide de sens ».
Le principe anthropique
Je ne pense pas que l'homme ait émergé par hasard dans un univers qui lui est totalement indifférent. Au contraire, tous deux sont en étroite symbiose : si l'univers est si vaste, c'est pour permettre notre présence. La cosmologie moderne a découvert que l'existence de l'être humain semble être inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie de l'univers et dans chaque loi physique qui régit le cosmos. L'univers semble être parfaitement réglé pour l'apparition d'un observateur intelligent capable d'apprécier son organisation et son harmonie. Cet énoncé est appelé « principe anthropique », du grec « anthropos » qui veut dire « homme ». Deux remarques s'imposent. D'abord le qualificatif « anthropique » est mal choisi. Il sous-entend que l'univers tend vers l'homme exclusivement. En fait, les arguments anthropiques s'appliquent à toute forme d'intelligence dans l'univers. Deuxièmement, la définition que j'ai donnée ne concerne que la version dite « forte » du principe anthropique. Il existe aussi une version « faible » qui ne suppose pas une intention dans l'organisation de la Nature et qui dit : « Les propriétés de l'univers doivent être compatibles avec l'existence de l'homme. » C'est presque une tautologie, et je ne m'y attarderai plus.
Quel est le fondement scientifique du principe anthropique ? L'évolution de l'univers est déterminée par deux types d'informations : 1) ses conditions initiales telles son contenu en masse et énergie, son taux initial d'expansion, etc. et 2) une quinzaine de nombres dits « constantes physiques » tels que la constante de gravitation, la constante de Planck, la masse des particules élémentaires, la vitesse de la lumière, etc. Nous pouvons mesurer la valeur de ces constantes avec une très grande précision, mais nous ne disposons d'aucune théorie physique expliquant pourquoi ces constantes ont la valeur qu'elles ont plutôt qu'une autre. En construisant des modèles d'univers avec des conditions initiales et des constantes physiques différentes, les astrophysiciens se sont rendus compte qu'elles ont été réglées de manière extrêmement précise pour l'émergence de la vie et de la conscience. Si les conditions initiales et les constantes physiques étaient légèrement différentes, nous ne serions pas ici pour en parler. Considérons par exemple la densité initiale de matière dans l'univers. La matière exerce une force gravitationnelle attractive qui s'oppose à l'impulsion de l'explosion primordiale et ralentit l'expansion universelle. Si la densité initiale était trop élevée, l'univers s'effondrerait sur lui-même au bout d'un million d'années, d'un siècle ou même d'un an, dépendant de la valeur exacte de la densité. Ce laps de temps serait trop court pour que l'alchimie nucléaire des étoiles produise les éléments lourds, comme le carbone, nécessaires à la vie. Par contre, si la densité initiale de matière était insuffisante, la force de gravité serait trop faible pour que les étoiles se forment. Sans étoiles, adieu aux éléments lourds et à la vie ! Tout se joue sur un équilibre très délicat. La densité initiale de l'univers doit être réglée avec une précision de 10**-60. La précision stupéfiante de ce réglage est comparable à celle dont devrait être capable un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d'un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l'univers, à une distance de quinze milliards d'années-lumière ! La précision du réglage dépend de la constante ou de la condition initiale dont il s'agit, mais dans tous les cas, un changement infime entraînerait la stérilité de l'univers.
Hasard ou nécessité ?
Comment expliquer un réglage d'une si grande précision ? Il me semble que nous avons deux possibilités : la précision du réglage est le résultat soit du hasard soit de la nécessité. Dans l'hypothèse du hasard, il nous faut postuler une infinité d'univers parallèles en plus du nôtre (ces univers multiples forment un « multivers »). Chacun de ces univers aurait une combinaison différente de constantes physiques et conditions initiales. Mais seul le nôtre aurait la combinaison gagnante nécessaire pour l'émergence de la vie et de la conscience. Toutes les autres univers auraient une combinaison perdante et seraient stériles. Par contre, si nous rejetons l'hypothèse d'univers parallèles et adoptons celle d'un seul univers, le nôtre, alors nous devons postuler l'existence d'un principe créateur qui a ajusté l'évolution de l'univers dès son début.
Comment décider ? La science ne peut pas nous aider à choisir entre ces deux possibilités. En fait, il y a plusieurs scénarios scientifiques qui permettent l'existence d'univers multiples. Par exemple, pour contourner la description de la réalité en termes d'ondes de probabilités par la mécanique quantique, le physicien Hugh Everett a proposé que l'univers se divise en deux exemplaires chaque fois que s'offre une alternative ou un choix. Certains univers ne se distingueraient du nôtre que par la position d'un seul électron dans un seul atome. D'autres seraient radicalement différents. Ils auraient d'autres constantes physiques, d'autres conditions initiales et d'autres lois physiques. Un autre scénario de multivers est celui d'un univers cyclique avec une série infinie de big bang et de big crunch. Chaque fois que l'univers renaît de ses cendres pour repartir dans un nouveau big bang, il le fait avec une nouvelle combinaison de constantes physiques et de conditions initiales. Une troisième possibilité est la théorie de Andreï Linde dans laquelle chacune des innombrables fluctuations de la mousse quantique originelle donne naissance à un univers. Notre monde ne serait qu'une petite bulle dans un méta-univers composé d'une infinité d'autres bulles qui n'abriteraient pas de vie consciente, la combinaison de leurs constantes physiques et de leurs conditions initiales ne le permettant pas.
Je ne souscris pas à l'idée d'univers multiples. Qu'ils soient inaccessibles à l'observation, et donc invérifiables, fait violence à ma conception de la science. Sans vérification expérimentale, la science a tôt fait de s'enliser dans la métaphysique. D'autre part, le rasoir d'Occam suggère qu'une explication simple d'un phénomène a plus de chances d'être vraie qu'une explication compliquée. Pourquoi, dans ce cas, créer une infinité d'univers infertiles juste pour en avoir un qui soit conscient de lui-même ? Dans mon travail d'astronome, j'ai l'immense chance d'aller à des observatoires pour contempler le cosmos. Je suis toujours émerveillé par son organisation, sa beauté et son harmonie. Cela est difficile pour moi d'attribuer toute cette splendeur au pur hasard. Si nous rejetons l'idée d'univers multiples et acceptons celle d'un univers unique, le nôtre, alors il me semble que nous devons parier, tel Pascal, sur l'existence d'un principe créateur responsable du réglage extrêmement précis de l'univers. Pour moi, ce principe n'est pas un Dieu personnifié, mais un principe panthéiste omniprésent dans la Nature, semblable à celui dont parlaient Einstein et Spinoza. Einstein l'a décrit ainsi : « Il est certain que la conviction, apparentée au sentiment religieux, que le monde est rationnel, ou au moins intelligible, est à la base de tout travail scientifique un peu élaboré. Cette conviction constitue ma conception de Dieu. C'est celle de Spinoza. »
Le bouddhisme n'accepte pas le concept d'un principe créateur
Le pari pascalien d'un principe créateur que je viens d'énoncer est contraire à l'optique bouddhique. Le bouddhisme considère que les propriétés de l'univers n'ont pas besoin d'être réglées pour que la conscience apparaisse. Selon lui, les flots de conscience et l'univers matériel coexistent depuis toujours dans un univers sans début. Leur ajustement mutuel et leur interdépendance est la condition même de leur coexistence. J'admets que le concept d'interdépendance offre une explication pour le réglage si précis de l'univers. Mais il est moins évident que ce concept puisse répondre à la question existentielle de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, à supposer que des choses doivent exister, il faut qu'on puisse rendre compte du pourquoi elles doivent exister ainsi et non autrement. » J'ajouterai : » Pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu'elles sont et non autres ? » Ainsi nous pourrions très bien imaginer vivre dans un univers décrit seulement par les lois de Newton. Or ce n'est pas le cas. Ce sont les lois de la mécanique quantique et de la relativité qui rendent compte de l'univers connu.
L'optique bouddhique soulève d'autres questions. S'il n'y a pas de créateur, l'univers ne peut être créé. Il n'a donc ni commencement ni fin. Le seul univers compatible avec le point de vue bouddhique est donc un univers cyclique, avec une série sans fin de big bang et de big crunch. Scientifiquement, le fait que l'univers va un jour s'effondrer sur lui-même, donnant lieu à un big crunch, est néanmoins loin d'être établi. Cela dépend de la quantité totale de matière invisible et d'énergie « noire » dans l'univers. Les dernières observations astronomiques semblent indiquer un univers plat dont l'expansion ne s'arrêtera qu'après un temps infini, ce qui semblerait, en l'état actuel de nos connaissances, exclure un univers cyclique. Quant au concept de flots de conscience coexistant avec l'univers dès les premières fractions de seconde du big bang, la science est encore très loin de pouvoir le vérifier. Certains neurobiologistes pensent qu'il est nul besoin d'un continuum de conscience coexistant avec la matière, que le premier peut émerger de la deuxième, une fois que celle-ci ait passé un certain seuil de complexité.
Science et spiritualité : deux fenêtres pour contempler la réalité
Il existe donc une convergence et une résonance certaines entre les deux visions, bouddhiste et scientifique, du réel. Le concept d'interdépendance qui est au c½ur du bouddhisme évoque de manière étonnante la globalité du monde mise en évidence par l'expérience EPR à l'échelle atomique et subatomique, et par le pendule de Foucault à l'échelle du cosmos. Le concept bouddhique de la vacuité trouve son pendant scientifique dans la nature duale de la lumière et de la matière en mécanique quantique. Parce qu'un photon est soit onde soit particule dépendant de la façon dont on l'observe, il ne peut pas avoir d'existence intrinsèque. Le concept bouddhique de l'impermanence fait écho au concept d'un univers en évolution constante. Rien n'est statique, tout bouge, tout change, tout se transforme, du plus petit atome aux structures les plus grandes de l'univers. L'univers lui-même a acquis une histoire.
J'ai aussi mentionné certains concepts où il peut y avoir désaccord entre la science et le bouddhisme. Le bouddhisme rejette l'idée d'un commencement de l'univers et donc d'un principe créateur. Pour lui, la conscience est distincte de la matière, coexistant dans un univers sans début.
Les manières respectives d'envisager le réel du bouddhisme et de la science ont débouché, non pas sur une contradiction aiguë, mais sur une convergence harmonieuse. Bien que leurs méthodes d'investigation soient radicalement différentes - la science repose sur l'expérimentation et les théories alors que la contemplation joue le rôle principal dans le bouddhisme -- tous les deux sont des fenêtres donnant sur la réalité, et ils sont chacun valides dans leurs domaines respectifs. La science nous donne accès à la connaissance « conventionnelle ». Son but est d'étudier le monde des phénomènes. La science est neutre. Elle ne s'occupe pas de morale ni d'éthique. Ses applications techniques peuvent nous faire du bien ou du mal. Par contre, la contemplation a pour but notre transformation intérieure afin que nous soyons capables d'aider les autres. La science utilise des instruments toujours plus perfectionnés. Dans l'approche contemplative, l'esprit est le seul instrument. Le contemplatif examine le fonctionnement des pensées et tente de comprendre comment ses pensées s'enchaînent pour finalement l'enchaîner. Il observe les mécanismes du bonheur et de la souffrance et essaie d'identifier les processus mentaux qui lui apportent paix intérieure et satisfaction profonde afin de les développer, et ceux qui, au contraire, détruisent sa sérénité afin de les éliminer. La science nous apporte des informations, mais n'a rien à voir avec notre progrès spirituel et notre transformation intérieure. Par contre, l'approche contemplative doit provoquer en nous une transformation personnelle profonde dans la façon dont nous percevons le monde et agissons sur lui. Le bouddhiste, en réalisant que les objets n'ont pas d'existence intrinsèque, diminue son attachement à ces objets, ce qui diminue sa souffrance. Le scientifique, avec la même réalisation, se contente de la considérer comme un progrès intellectuel, sans remettre en cause ni sa vision profonde du monde, ni sa manière de vivre.
Confronté à des problèmes éthiques ou moraux urgents, comme en génétique, le scientifique a besoin de la spiritualité pour l'aider à ne pas oublier son humanité. Einstein l'a exprimé admirablement : » La religion du futur sera une religion cosmique. Elle devra transcender l'idée d'un Dieu existant en personne et éviter le dogme et la théologie. Couvrant aussi bien le naturel que le spirituel, elle devra se baser sur un sens religieux né de l'expérience de toutes les choses, naturelles et spirituelles, considérées comme un ensemble sensé...Le bouddhisme répond à cette description...S'il existe une religion qui pourrait être en accord avec les impératifs de la science moderne, c'est le bouddhisme. »
Trinh Xuan Thuan
Professeur d'Astronomie, Université de Virginie. Auteur, avec Mathieu Ricard, de L'infini dans la paume de la main : Du big-bang à l'éveil
Depuis le XVIe siècle, l'homme n'a cessé de rapetisser dans l'espace. En 1543, Copernic déloge la Terre de sa place centrale et la relègue au rang de simple planète tournant autour du Soleil. Depuis le fantôme de Copernic n'a pas cessé de nous hanter. Si notre planète n'occupait pas le centre du monde, notre astre devait sûrement l'occuper. Mais voilà que Harlow Shapley découvre que le Soleil n'est qu'une simple étoile de banlieue parmi la centaine de milliards d'autres qui composent notre galaxie. La Voie lactée n'est elle-même, on le sait maintenant, qu'une parmi les quelque cent milliards de galaxies de l'univers observable, dont le rayon s'étend à quinze milliards d'années-lumière. L'homme n'est qu'un grain de sable sur la vaste plage cosmique. Cette réduction de l'homme à l'insignifiant conduisit au cri d'angoisse de Pascal au XVIIe siècle : « Le silence éternel des espaces infinis m'effraie », auquel firent écho, trois siècles plus tard, le biologiste Jacques Monod : « L'homme est perdu dans l'immensité indifférente de l'univers où il a émergé par hasard », et le physicien Steven Weinberg : « Plus on comprend l'univers, plus il nous apparaît vide de sens ».
Le principe anthropique
Je ne pense pas que l'homme ait émergé par hasard dans un univers qui lui est totalement indifférent. Au contraire, tous deux sont en étroite symbiose : si l'univers est si vaste, c'est pour permettre notre présence. La cosmologie moderne a découvert que l'existence de l'être humain semble être inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie de l'univers et dans chaque loi physique qui régit le cosmos. L'univers semble être parfaitement réglé pour l'apparition d'un observateur intelligent capable d'apprécier son organisation et son harmonie. Cet énoncé est appelé « principe anthropique », du grec « anthropos » qui veut dire « homme ». Deux remarques s'imposent. D'abord le qualificatif « anthropique » est mal choisi. Il sous-entend que l'univers tend vers l'homme exclusivement. En fait, les arguments anthropiques s'appliquent à toute forme d'intelligence dans l'univers. Deuxièmement, la définition que j'ai donnée ne concerne que la version dite « forte » du principe anthropique. Il existe aussi une version « faible » qui ne suppose pas une intention dans l'organisation de la Nature et qui dit : « Les propriétés de l'univers doivent être compatibles avec l'existence de l'homme. » C'est presque une tautologie, et je ne m'y attarderai plus.
Quel est le fondement scientifique du principe anthropique ? L'évolution de l'univers est déterminée par deux types d'informations : 1) ses conditions initiales telles son contenu en masse et énergie, son taux initial d'expansion, etc. et 2) une quinzaine de nombres dits « constantes physiques » tels que la constante de gravitation, la constante de Planck, la masse des particules élémentaires, la vitesse de la lumière, etc. Nous pouvons mesurer la valeur de ces constantes avec une très grande précision, mais nous ne disposons d'aucune théorie physique expliquant pourquoi ces constantes ont la valeur qu'elles ont plutôt qu'une autre. En construisant des modèles d'univers avec des conditions initiales et des constantes physiques différentes, les astrophysiciens se sont rendus compte qu'elles ont été réglées de manière extrêmement précise pour l'émergence de la vie et de la conscience. Si les conditions initiales et les constantes physiques étaient légèrement différentes, nous ne serions pas ici pour en parler. Considérons par exemple la densité initiale de matière dans l'univers. La matière exerce une force gravitationnelle attractive qui s'oppose à l'impulsion de l'explosion primordiale et ralentit l'expansion universelle. Si la densité initiale était trop élevée, l'univers s'effondrerait sur lui-même au bout d'un million d'années, d'un siècle ou même d'un an, dépendant de la valeur exacte de la densité. Ce laps de temps serait trop court pour que l'alchimie nucléaire des étoiles produise les éléments lourds, comme le carbone, nécessaires à la vie. Par contre, si la densité initiale de matière était insuffisante, la force de gravité serait trop faible pour que les étoiles se forment. Sans étoiles, adieu aux éléments lourds et à la vie ! Tout se joue sur un équilibre très délicat. La densité initiale de l'univers doit être réglée avec une précision de 10**-60. La précision stupéfiante de ce réglage est comparable à celle dont devrait être capable un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d'un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l'univers, à une distance de quinze milliards d'années-lumière ! La précision du réglage dépend de la constante ou de la condition initiale dont il s'agit, mais dans tous les cas, un changement infime entraînerait la stérilité de l'univers.
Hasard ou nécessité ?
Comment expliquer un réglage d'une si grande précision ? Il me semble que nous avons deux possibilités : la précision du réglage est le résultat soit du hasard soit de la nécessité. Dans l'hypothèse du hasard, il nous faut postuler une infinité d'univers parallèles en plus du nôtre (ces univers multiples forment un « multivers »). Chacun de ces univers aurait une combinaison différente de constantes physiques et conditions initiales. Mais seul le nôtre aurait la combinaison gagnante nécessaire pour l'émergence de la vie et de la conscience. Toutes les autres univers auraient une combinaison perdante et seraient stériles. Par contre, si nous rejetons l'hypothèse d'univers parallèles et adoptons celle d'un seul univers, le nôtre, alors nous devons postuler l'existence d'un principe créateur qui a ajusté l'évolution de l'univers dès son début.
Comment décider ? La science ne peut pas nous aider à choisir entre ces deux possibilités. En fait, il y a plusieurs scénarios scientifiques qui permettent l'existence d'univers multiples. Par exemple, pour contourner la description de la réalité en termes d'ondes de probabilités par la mécanique quantique, le physicien Hugh Everett a proposé que l'univers se divise en deux exemplaires chaque fois que s'offre une alternative ou un choix. Certains univers ne se distingueraient du nôtre que par la position d'un seul électron dans un seul atome. D'autres seraient radicalement différents. Ils auraient d'autres constantes physiques, d'autres conditions initiales et d'autres lois physiques. Un autre scénario de multivers est celui d'un univers cyclique avec une série infinie de big bang et de big crunch. Chaque fois que l'univers renaît de ses cendres pour repartir dans un nouveau big bang, il le fait avec une nouvelle combinaison de constantes physiques et de conditions initiales. Une troisième possibilité est la théorie de Andreï Linde dans laquelle chacune des innombrables fluctuations de la mousse quantique originelle donne naissance à un univers. Notre monde ne serait qu'une petite bulle dans un méta-univers composé d'une infinité d'autres bulles qui n'abriteraient pas de vie consciente, la combinaison de leurs constantes physiques et de leurs conditions initiales ne le permettant pas.
Je ne souscris pas à l'idée d'univers multiples. Qu'ils soient inaccessibles à l'observation, et donc invérifiables, fait violence à ma conception de la science. Sans vérification expérimentale, la science a tôt fait de s'enliser dans la métaphysique. D'autre part, le rasoir d'Occam suggère qu'une explication simple d'un phénomène a plus de chances d'être vraie qu'une explication compliquée. Pourquoi, dans ce cas, créer une infinité d'univers infertiles juste pour en avoir un qui soit conscient de lui-même ? Dans mon travail d'astronome, j'ai l'immense chance d'aller à des observatoires pour contempler le cosmos. Je suis toujours émerveillé par son organisation, sa beauté et son harmonie. Cela est difficile pour moi d'attribuer toute cette splendeur au pur hasard. Si nous rejetons l'idée d'univers multiples et acceptons celle d'un univers unique, le nôtre, alors il me semble que nous devons parier, tel Pascal, sur l'existence d'un principe créateur responsable du réglage extrêmement précis de l'univers. Pour moi, ce principe n'est pas un Dieu personnifié, mais un principe panthéiste omniprésent dans la Nature, semblable à celui dont parlaient Einstein et Spinoza. Einstein l'a décrit ainsi : « Il est certain que la conviction, apparentée au sentiment religieux, que le monde est rationnel, ou au moins intelligible, est à la base de tout travail scientifique un peu élaboré. Cette conviction constitue ma conception de Dieu. C'est celle de Spinoza. »
Le bouddhisme n'accepte pas le concept d'un principe créateur
Le pari pascalien d'un principe créateur que je viens d'énoncer est contraire à l'optique bouddhique. Le bouddhisme considère que les propriétés de l'univers n'ont pas besoin d'être réglées pour que la conscience apparaisse. Selon lui, les flots de conscience et l'univers matériel coexistent depuis toujours dans un univers sans début. Leur ajustement mutuel et leur interdépendance est la condition même de leur coexistence. J'admets que le concept d'interdépendance offre une explication pour le réglage si précis de l'univers. Mais il est moins évident que ce concept puisse répondre à la question existentielle de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, à supposer que des choses doivent exister, il faut qu'on puisse rendre compte du pourquoi elles doivent exister ainsi et non autrement. » J'ajouterai : » Pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu'elles sont et non autres ? » Ainsi nous pourrions très bien imaginer vivre dans un univers décrit seulement par les lois de Newton. Or ce n'est pas le cas. Ce sont les lois de la mécanique quantique et de la relativité qui rendent compte de l'univers connu.
L'optique bouddhique soulève d'autres questions. S'il n'y a pas de créateur, l'univers ne peut être créé. Il n'a donc ni commencement ni fin. Le seul univers compatible avec le point de vue bouddhique est donc un univers cyclique, avec une série sans fin de big bang et de big crunch. Scientifiquement, le fait que l'univers va un jour s'effondrer sur lui-même, donnant lieu à un big crunch, est néanmoins loin d'être établi. Cela dépend de la quantité totale de matière invisible et d'énergie « noire » dans l'univers. Les dernières observations astronomiques semblent indiquer un univers plat dont l'expansion ne s'arrêtera qu'après un temps infini, ce qui semblerait, en l'état actuel de nos connaissances, exclure un univers cyclique. Quant au concept de flots de conscience coexistant avec l'univers dès les premières fractions de seconde du big bang, la science est encore très loin de pouvoir le vérifier. Certains neurobiologistes pensent qu'il est nul besoin d'un continuum de conscience coexistant avec la matière, que le premier peut émerger de la deuxième, une fois que celle-ci ait passé un certain seuil de complexité.
Science et spiritualité : deux fenêtres pour contempler la réalité
Il existe donc une convergence et une résonance certaines entre les deux visions, bouddhiste et scientifique, du réel. Le concept d'interdépendance qui est au c½ur du bouddhisme évoque de manière étonnante la globalité du monde mise en évidence par l'expérience EPR à l'échelle atomique et subatomique, et par le pendule de Foucault à l'échelle du cosmos. Le concept bouddhique de la vacuité trouve son pendant scientifique dans la nature duale de la lumière et de la matière en mécanique quantique. Parce qu'un photon est soit onde soit particule dépendant de la façon dont on l'observe, il ne peut pas avoir d'existence intrinsèque. Le concept bouddhique de l'impermanence fait écho au concept d'un univers en évolution constante. Rien n'est statique, tout bouge, tout change, tout se transforme, du plus petit atome aux structures les plus grandes de l'univers. L'univers lui-même a acquis une histoire.
J'ai aussi mentionné certains concepts où il peut y avoir désaccord entre la science et le bouddhisme. Le bouddhisme rejette l'idée d'un commencement de l'univers et donc d'un principe créateur. Pour lui, la conscience est distincte de la matière, coexistant dans un univers sans début.
Les manières respectives d'envisager le réel du bouddhisme et de la science ont débouché, non pas sur une contradiction aiguë, mais sur une convergence harmonieuse. Bien que leurs méthodes d'investigation soient radicalement différentes - la science repose sur l'expérimentation et les théories alors que la contemplation joue le rôle principal dans le bouddhisme -- tous les deux sont des fenêtres donnant sur la réalité, et ils sont chacun valides dans leurs domaines respectifs. La science nous donne accès à la connaissance « conventionnelle ». Son but est d'étudier le monde des phénomènes. La science est neutre. Elle ne s'occupe pas de morale ni d'éthique. Ses applications techniques peuvent nous faire du bien ou du mal. Par contre, la contemplation a pour but notre transformation intérieure afin que nous soyons capables d'aider les autres. La science utilise des instruments toujours plus perfectionnés. Dans l'approche contemplative, l'esprit est le seul instrument. Le contemplatif examine le fonctionnement des pensées et tente de comprendre comment ses pensées s'enchaînent pour finalement l'enchaîner. Il observe les mécanismes du bonheur et de la souffrance et essaie d'identifier les processus mentaux qui lui apportent paix intérieure et satisfaction profonde afin de les développer, et ceux qui, au contraire, détruisent sa sérénité afin de les éliminer. La science nous apporte des informations, mais n'a rien à voir avec notre progrès spirituel et notre transformation intérieure. Par contre, l'approche contemplative doit provoquer en nous une transformation personnelle profonde dans la façon dont nous percevons le monde et agissons sur lui. Le bouddhiste, en réalisant que les objets n'ont pas d'existence intrinsèque, diminue son attachement à ces objets, ce qui diminue sa souffrance. Le scientifique, avec la même réalisation, se contente de la considérer comme un progrès intellectuel, sans remettre en cause ni sa vision profonde du monde, ni sa manière de vivre.
Confronté à des problèmes éthiques ou moraux urgents, comme en génétique, le scientifique a besoin de la spiritualité pour l'aider à ne pas oublier son humanité. Einstein l'a exprimé admirablement : » La religion du futur sera une religion cosmique. Elle devra transcender l'idée d'un Dieu existant en personne et éviter le dogme et la théologie. Couvrant aussi bien le naturel que le spirituel, elle devra se baser sur un sens religieux né de l'expérience de toutes les choses, naturelles et spirituelles, considérées comme un ensemble sensé...Le bouddhisme répond à cette description...S'il existe une religion qui pourrait être en accord avec les impératifs de la science moderne, c'est le bouddhisme. »
Trinh Xuan Thuan
Professeur d'Astronomie, Université de Virginie. Auteur, avec Mathieu Ricard, de L'infini dans la paume de la main : Du big-bang à l'éveil


